Le texte du conte
1. Il était là au réveil
Ce matin, en ouvrant les yeux, Camille l'a trouvé là. Un petit nuage gris, juste au-dessus de sa tête, à peu près à la hauteur de l'armoire. Il n'y avait pas de raison. Il ne s'était rien passé de triste la veille. Le nuage était simplement arrivé pendant la nuit, et il s'était installé. Camille l'a regardé un long moment. Le nuage aussi, on aurait dit, la regardait.
2. Les céréales sans goût
Au petit-déjeuner, Camille verse ses céréales préférées. Et elles n'ont pas de goût. Ce n'est pas qu'elles sont mauvaises : il n'y a rien du tout, comme si on mâchait de l'air. Au-dessus d'elle, le nuage ne fait pas de bruit. Il ne gronde pas, il n'éclaire pas. Il pèse, c'est tout. C'est sa seule façon d'exister.
3. Depuis le bord de la cour
Dans la cour, les copains courent. Ils ont inventé un jeu compliqué et ils rient très fort, tous en même temps. Camille les regarde depuis le bord, adossée au mur. Elle aimerait bien jouer. Mais aujourd'hui, ses jambes n'ont envie de rien. Elles sont lourdes comme après une grande marche, alors qu'elle n'a marché nulle part.
4. Oui oui
Un copain s'arrête devant elle, essoufflé, et demande si ça va. Camille répond ce qu'on répond toujours. Oui oui ! Elle sourit très fort, avec toutes ses dents. Le copain repart en courant, rassuré. Et au-dessus de Camille, le nuage devient un peu plus gros.
5. Le nuage remplit le salon
Le soir, sous le plaid du canapé, le nuage occupe presque tout le salon. Il touche le plafond, il déborde jusque dans le couloir. Et il pleut un peu, maintenant : une petite pluie fine, sur les genoux de Camille. Camille a compris quelque chose, et ça ne lui plaît pas beaucoup. Faire semblant, ça ne l'a pas fait partir. Faire semblant, ça l'a nourri.
6. Mamie Jeanne ne demande rien
Mamie Jeanne entre dans le salon avec son tricot. Elle s'assoit à l'autre bout du canapé — pas tout contre, pas trop loin, à la bonne distance. Elle ne demande pas ce qui s'est passé à l'école, elle ne dit pas « allez, souris un peu ». Elle tricote. Les aiguilles font un petit bruit régulier. Elle est juste là, et elle attend. Mamie Jeanne sait attendre. C'est sans doute ce qu'elle sait faire de mieux.
7. Il est costaud, celui-là
Au bout d'un très long moment, Camille sort une main de sous le plaid et montre le plafond du doigt. Il est là depuis ce matin. Mamie Jeanne pose son tricot, lève les yeux, et regarde. Vraiment. Comme on regarde quelque chose de réel. Ah oui. Il est costaud, celui-là. Elle reprend son tricot comme si de rien n'était, et c'est exactement ce qu'il fallait. Elle n'a pas dit « ce n'est rien ». C'est pour ça que ça marche.
8. La pluie pour de vrai
Alors les larmes viennent. Pour de vrai, cette fois. Pas les petites larmes qu'on ravale : les grosses, celles qui secouent les épaules. Camille pose sa tête sur l'épaule de Mamie Jeanne, et le nuage lâche toute sa pluie d'un coup. Personne ne dit que ce n'est rien, personne ne dit d'arrêter. Mamie Jeanne pose juste une main sur son dos, et elle la laisse là. Ça dure le temps que ça dure.
9. On voit le plafond
Quand la pluie s'arrête, Camille renifle un grand coup et relève la tête. Le nuage a beaucoup rétréci. Il est toujours là — mais maintenant, on voit le plafond tout autour. On voit même le lustre. Camille respire mieux. Mamie Jeanne revient de la cuisine et lui tend une tasse chaude, sans un mot. Camille la prend à deux mains.
10. Deux yeux et une bouche
Avant de dormir, Camille dessine son nuage. Le contour d'abord, tout en bosses. Puis le gris à l'intérieur. Et puis elle lui met deux yeux. Et une petite bouche, un peu de travers. Un nuage qu'on peut dessiner fait déjà beaucoup moins peur. Il tient sur une feuille. On peut le poser sur la table de nuit et lui tourner le dos. C'est ce que fait Camille.
11. Loin derrière
Le lendemain matin, il ne reste qu'un tout petit bout de nuage. Loin derrière, du côté de la fenêtre. Presque transparent. Les céréales ont de nouveau du goût — c'est le genre de détail qu'on ne remarque que quand ça revient. Camille sait maintenant deux choses. La première, c'est que le nuage reviendra parfois, un matin, sans raison. La deuxième, c'est qu'il repartira aussi. À chaque fois. Surtout si on le montre du doigt à quelqu'un qui sait attendre.
12. Le mot d'Ursule
Et voilà… C'était « Le Nuage Gris ». Si un jour un nuage gris s'installe au-dessus de toi, montre-le du doigt à quelqu'un qui sait attendre. Ferme les yeux, dors bien… et à bientôt, pour une nouvelle histoire.