Les Gardiens de la Rivière

« Les Gardiens de la Rivière » est un audio-conte personnalisé de 25 minutes créé sur Mon Livre Unique, avec Noah et Jade en héros. Chaque conte est écrit sur mesure puis raconté par une voix de conteuse, avec musique de fond et effets sonores.

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Le texte du conte

1. La rivière qui chantait

Au bout du village, tout au bout, là où les maisons s'arrêtent et où les herbes hautes commencent, coule une rivière. Elle n'est pas très large. On peut la traverser en sautant sur trois pierres, si on sait viser. Mais pour Noah et Jade, c'est le plus bel endroit du monde entier.

Chaque matin d'été, dès que le soleil passe au-dessus du toit de la boulangerie, ils dévalent le sentier en riant. Leurs bottes jaunes claquent sur les cailloux — clac, clac, clac — et ce bruit-là, à lui tout seul, veut dire que les vacances ont commencé.

Ils connaissent tout de leur rivière. Le rocher plat où l'on peut s'asseoir à deux. Le vieux saule dont les branches trempent dans l'eau comme des cheveux. Le coin profond, près du virage, où les petits poissons filent entre les jambes en vous chatouillant les chevilles.

Écoute.

Jade s'arrête toujours au même endroit, ferme les yeux, et écoute.

Tu entends ? Elle chante.

Et c'est vrai. L'eau passe sur les cailloux et fait un bruit tout doux, un bruit qui ne s'arrête jamais, ni le jour, ni la nuit, ni l'hiver. Noah ferme les yeux à son tour. Il n'entend rien du tout, au début. Et puis si. Il entend.

2. Le matin où elle s'est tue

Mais ce matin-là, quelque chose ne va pas.

Noah et Jade dévalent le sentier comme d'habitude. Clac, clac, clac. Ils arrivent au bord. Et ils s'arrêtent net, tous les deux en même temps, sans se le dire.

La rivière est couverte.

Des bouteilles en plastique tournent lentement dans le courant. Des sacs déchirés se sont accrochés aux branches du saule et pendent comme du linge sale. Des morceaux de plastique, des emballages, des bouts de ficelle. Il y en a partout. Il y en a tellement qu'on ne voit presque plus l'eau.

Mais… d'où ça vient ?

Jade ne répond pas. Elle a fermé les yeux, comme tous les matins. Sauf que cette fois, son visage change.

Noah. Elle ne chante plus.

Ils écoutent tous les deux, très fort, très longtemps. Il n'y a plus que le froissement des sacs plastique dans le vent. Un bruit sec, laid, qui n'a rien à faire ici.

Noah sent quelque chose de lourd lui tomber dans le ventre. Leur rivière est malade.

3. Plume

C'est Jade qui le voit la première. Un peu plus loin, dans les roseaux, quelque chose bouge par saccades.

Un grand héron gris. Il bat d'une aile, puis de l'autre, et il n'arrive pas à décoller. Un sac plastique s'est enroulé autour de son corps et de son aile gauche. Plus il se débat, plus le sac se resserre.

Il va se faire mal !

Doucement. Approche doucement.

Ils avancent dans l'eau, tout lentement, un pas, puis un autre. L'eau froide leur monte jusqu'aux genoux. Le héron les regarde arriver avec ses grands yeux ronds. Il ne s'enfuit pas.

Noah tend les mains et le tient tout doucement, contre lui, comme on tiendrait quelque chose de très fragile. Il sent le cœur de l'oiseau battre très vite sous les plumes. Beaucoup trop vite.

Ça va aller. Ça va aller, on est là.

Pendant ce temps, Jade défait le sac. Brin par brin. Un tour, puis un autre, puis encore un autre. Ses doigts tremblent un peu. Le plastique est serré, il faut être patient, il ne faut surtout pas tirer d'un coup.

Et le héron ne bouge pas. Pas une fois. Il a compris qu'on l'aide.

Le dernier tour cède. Le sac tombe dans l'eau. L'oiseau ouvre ses deux ailes d'un seul coup — et elles sont immenses, tellement plus grandes que ce qu'on imaginait.

On va t'appeler Plume.

4. Suis-moi

Plume s'ébroue. Il secoue tout son corps, des plumes du cou jusqu'au bout des ailes, et des gouttes d'eau volent partout autour de lui.

Puis il fait trois pas dans l'eau. Trois grands pas d'échassier, très lents, très dignes. Et il se retourne.

Il les regarde.

Qu'est-ce qu'il fait ?

Je crois… je crois qu'il veut qu'on le suive.

Plume repart. Il remonte le courant, vers l'amont, du côté d'où vient l'eau. De temps en temps il s'arrête et attend, sans jamais les perdre de vue.

Noah et Jade le suivent. Ils passent devant le rocher plat, puis devant le vieux saule, puis plus loin encore, dans un endroit où ils ne vont presque jamais. Les ronces griffent leurs jambes. Ils s'en fichent.

Et puis Plume s'arrête pour de bon.

Devant eux, un petit ruisseau descend du village et se jette dans la rivière. Il est étroit comme un couloir. Et il charrie tout : des bouteilles, des sacs, des emballages, qui arrivent l'un derrière l'autre et basculent dans le courant.

C'est de là que ça vient. C'est de là que tout vient !

Jade regarde le ruisseau, puis la rivière, puis le ruisseau encore. Elle vient de comprendre quelque chose d'important : pour soigner la rivière, il ne sert à rien de ramasser en bas. Il faut arrêter les choses en haut.

5. Le plan sur le rocher plat

Ils redescendent en courant jusqu'au rocher plat, celui où l'on peut s'asseoir à deux. Jade sort de son sac une grande feuille toute froissée et une boîte de crayons de couleur.

Noah dessine la rivière. Il fait deux lignes qui serpentent, et entre les deux, plein de petites vagues.

Voilà. Ça, c'est chez nous.

Jade prend un crayon rouge. Elle réfléchit longtemps, le crayon en l'air. Et puis elle trace un trait en travers du courant, d'une rive à l'autre.

Et si on mettait une barrière ? Là, en travers. L'eau passerait à travers, mais pas les bouteilles.

Comme un filet à papillons, mais pour l'eau !

Exactement comme ça.

Ils se regardent. Ils ont tous les deux le même sourire, celui qu'on a quand on vient de trouver une idée et qu'on sait déjà qu'on va la faire.

Sur la feuille, le plan est là. Un trait rouge en travers d'une rivière bleue. Ce n'est pas grand-chose, un trait rouge. Mais toutes les grandes choses commencent par un trait sur une feuille froissée.

Plume, perché sur une patte à quelques mètres, regarde le dessin en penchant la tête.

6. Les mains dans la boue

Ce qui suit prend tout l'après-midi.

D'abord, il faut des branches. Pas n'importe lesquelles : des branches souples, celles qui plient sans casser. Noah en trouve tout un tas sous le saule. Il en essaie une, elle craque. Il en essaie une autre, elle plie. Celle-là est bonne.

Ensuite, il faut de la corde. Jade retourne chercher un vieux rouleau dans la cabane de son grand-père, celui qui sent le foin et l'huile de moteur.

Et puis il faut des flotteurs. Des choses qui restent en surface. Ils regardent la rivière, couverte de bouteilles vides bien bouchées, qui flottent toutes seules depuis des jours.

Attends… les bouteilles ! Elles flottent déjà !

On va se servir des déchets pour attraper les déchets.

Alors ils travaillent. Jade tresse les branches les unes dans les autres, en suivant, en serrant, en recommençant quand ça se défait. Noah noue les bouteilles tout le long, une par une, avec des nœuds bien serrés qu'il refait trois fois pour être sûr.

Leurs mains sont pleines de boue. Ils ont de la vase jusqu'aux coudes et une écharde dans le pouce. Personne ne s'en plaint. Personne n'y pense, même.

Et le filet grandit. Un mètre. Deux mètres. Trois.

7. Le filet qui s'en va

Le soleil commence à descendre quand ils portent le filet jusqu'à l'eau. Il est lourd. Ils le tiennent chacun par un bout et ils entrent dans le courant.

Un, deux, trois.

Ils posent le filet en travers de la rivière.

Et l'eau l'emporte.

Tout de suite. D'un coup. Sans même hésiter. Le courant prend le filet par en dessous, le soulève et l'entraîne. Noah tend le bras et referme la main sur du vide.

Ils restent là, tous les deux, les pieds dans l'eau, à regarder leur après-midi entier s'éloigner et disparaître au virage.

Les épaules de Jade tombent.

On n'y arrivera jamais.

Elle ne dit pas ça en colère. Elle le dit tout doucement, et c'est bien pire.

Au-dessus d'eux, le ciel se couvre. Un gros nuage gris passe devant le soleil et l'eau devient froide, d'un seul coup. Noah cherche quelque chose à dire. Il ne trouve rien. Parfois, il n'y a rien à dire.

8. La leçon de Plume

C'est alors que Plume descend du ciel.

Il ne se pose pas sur la rive. Il ne se pose pas sur une branche. Il se pose au beau milieu du courant, là où l'eau est la plus forte, et il s'immobilise sur ses deux longues pattes.

Et il ne bouge plus.

Pas d'un pouce. L'eau arrive sur lui, se sépare en deux, passe de chaque côté et se referme derrière. Le courant pousse de toutes ses forces. Le héron, lui, reste exactement où il est.

Noah le regarde. Il le regarde longtemps, sans comprendre pourquoi il n'arrive pas à en détacher les yeux. Et puis, tout d'un coup, il ouvre grand les yeux.

Jade. Jade, regarde-le.

Quoi ?

Il ne lutte pas contre la rivière. Il laisse l'eau passer. Mais lui, il tient bon. Il est accroché au fond !

Jade se redresse lentement.

Notre filet… il n'était accroché à rien du tout.

Il faut l'attacher. Aux deux rives. Bien fort.

Le nuage gris s'écarte. Un rayon de soleil revient sur l'eau et la fait briller comme des milliers de petits miroirs.

9. Ça marche

Le lendemain matin, ils recommencent tout. Les branches souples. La vieille corde. Les bouteilles bien bouchées. Ils savent faire, maintenant : ça va deux fois plus vite.

Mais cette fois, ils ne se précipitent pas dans l'eau.

Jade attache d'abord un bout du filet au vieux saule de la rive droite. Elle fait trois tours, puis un nœud, puis encore un nœud par-dessus. Elle tire de toutes ses forces pour vérifier. Ça tient.

Noah traverse avec l'autre bout et l'attache à un saule de la rive gauche. Il serre. Il tire. Il resserre.

Prête ?

Prête.

Ils lâchent.

Le filet se tend d'un coup au-dessus du courant. Il grince un peu. Il plonge, remonte… et tient.

L'eau passe à travers, exactement comme sous le héron. Et puis une première bouteille arrive en tournant sur elle-même, glisse le long du filet, et s'arrête. Puis un sac. Puis un emballage. Puis trois autres bouteilles d'un coup.

ÇA MARCHE !

ÇA MARCHE !

Ils sautent dans l'eau peu profonde en s'éclaboussant, ils crient, ils rient si fort que Plume s'envole d'un coup d'aile — et revient se poser juste à côté, comme s'il ne voulait rien manquer.

10. Toutes les portes du village

Un filet, c'est bien. Mais un filet, ça ne suffit pas.

Le lendemain, Noah et Jade montent au village avec leur grande feuille froissée, celle du plan. Et ils frappent à toutes les portes. Toutes. Une par une.

À la boulangerie, le boulanger essuie ses mains pleines de farine et regarde le dessin par-dessus ses lunettes.

Un filet ? Dans la rivière ? Et ça arrête les bouteilles, vous dites ?

On l'a fait hier. Venez voir !

Il enlève son tablier. Il n'a même pas fini sa fournée.

À l'école, la maîtresse écoute les deux enfants jusqu'au bout, sans les interrompre une seule fois.

Et vous avez trouvé d'où venaient les déchets tout seuls ?

C'est Plume qui nous a montré.

Alors demain, il n'y a pas école au tableau. L'école sera au bord de l'eau.

Et le lendemain, le village vient.

Les enfants avec des paniers. Les parents avec des gants. Le boulanger avec une brouette. La maîtresse avec toute sa classe en rang par deux qui se défait en dix secondes. Ils longent la rivière, ils se penchent, ils ramassent, ils remplissent, ils recommencent.

Et devant, tout devant, marchent Noah et Jade, très droits, très fiers, avec un héron gris qui avance à côté d'eux de son pas tranquille.

11. Claire comme du verre

Le soir tombe.

Le village est remonté dîner. Les paniers sont vides, les sacs sont pleins, et tout ce qui n'avait rien à faire dans l'eau est parti là où ça devait aller.

Noah et Jade sont restés. Ils sont assis sur le rocher plat, celui où l'on peut s'asseoir à deux, et ils laissent pendre leurs pieds au-dessus du courant.

Devant eux, l'eau est claire. Claire comme du verre. On voit chaque caillou du fond, les gris, les blancs, et même le petit rouge que Jade cherchait depuis deux étés.

Les poissons sont revenus. Ils passent en bancs serrés, tournent, repartent, et l'un d'eux vient chatouiller la cheville de Noah, qui n'ose pas bouger pour ne pas lui faire peur.

Un peu plus loin, Plume est debout dans les roseaux. Et il n'est pas seul : il y a deux autres hérons avec lui, plus petits, qui apprennent à pêcher en le regardant faire.

Tu crois qu'elle est guérie ?

Jade ferme les yeux. Elle écoute, très fort, très longtemps.

Écoute toi-même.

Alors Noah ferme les yeux à son tour.

Et il l'entend. L'eau qui passe sur les cailloux, ce bruit tout doux qui ne s'arrête jamais, ni le jour, ni la nuit, ni l'hiver.

La rivière chante de nouveau.

Une rivière, ça ne se trouve pas. Ça ne s'achète pas. Ça se garde.

Et eux, désormais, ce sont ses gardiens.